Le Theta et le Tau

Avant toute chose, bienvenue sur mon blog.

La partie la plus difficile dans la création de ce blog fut évidemment de trouver un bon titre. Après un brainstorming impliquant plusieurs équipes de recherche indépendantes, nous avons finalement arrêté notre décision sur le titre \({\Theta \tau \tau}\). Et non, ce n’est pas une fraternity !

On aurait sans doute pu trouver mieux, car on peut toujours trouver mieux. Malheureusement la recherche Amatheur sur Google renvoyait déjà sur un nombre impressionnant de… heu… pas de maths en tout cas. On avait aussi pensé à Hémathome, la bosse des Maths (je l’écris pour garder le copyright sur ce jeu de mots).

Toujours est-il que le titre est maintenant fixé, et qu’il faut que j’écrive le premier article. Il portera sans surprise sur les lettres \({\theta}\) et le \({\tau}\). Au programme, de l’étymologie, de la linguistique de cuisine, et une règle sans doute méconnue de bibliographie.

Comme vous l’avez compris, on va parler des lettres grecques, et on commence par le commencement. Les lettres sont un moyen de transcrire par écrit le son parlé. On réunit généralement ces sons en un ensemble fini de phonèmes, qui sont les atomes du langage, puis on regroupe ces phonèmes par familles (voir par exemple l’alphabet phonétique international). On obtient alors un grand tableau à plusieurs entrées, et je parlerai ici d’une toute petite partie de ce tableau. Pour un article plus complet, je vous renvoie à l’excellent article de David Madore.

On dit qu’une consonne est sourde si les cordes vocales ne vibrent pas lors de sa prononciation. Sinon, la consonne est sonore. Par exemple, le ‘t’ est sourd, alors que le ‘d’ est sonore (mettez votre main sur votre cou pour le vérifier). On ne s’intéressera dans la suite qu’aux consonnes sourdes.

Ensuite, on dit qu’une consonne est occlusive si on bloque complètement le flux de l’air pendant un instant. S’il y a resserrement du flux sans blocage complet, la consonne est fricative. Par exemple, le ‘p’ est occlusif, alors que le ‘f’ est fricatif. Il existe des consonnes qui ne sont ni occlusives ni fricatives, comme le ‘r’ en français.

Enfin, il existe plusieurs moyens de bloquer (partiellement ou totalement) le flux de l’air. Si on utilise les deux lèvres, on obtient une bilabiale (par exemple ‘p’). Si on utilise la lèvre inférieure avec le bord des dents supérieures, on obtient une labio-dentale (par exemple ‘f’). Si on utilise le bout de la langue sur les dents, c’est une dentale (par exemple ‘t’), et enfin, si on utilise la base de la langue sur la partie molle du palais (velum en latin), on obtient une vélaire (par exemple ‘g’). Encore une fois, cette liste n’est pas exhaustive, mais suffisante pour mon propos.

Voilà pour l’introduction linguistique. Dans la langue grecque, on peut alors remplir le tableau suivant, qui ne concerne que les consonnes sourdes.

labio-dentale/bilabiale dentale vélaire
fricative \({\phi}\) (phi) \({\theta}\) (thêta) \({\chi}\) (chi)
occlusive \({\pi}\) (pi) \({\tau}\) (tau) \({\kappa}\) (kappa)

Dans la langue française, nous utilisons un alphabet différent, et les lettres grecques correspondant aux fricatives se sont transformées en un ensemble de deux lettres en français : le \({\phi}\) est devenu ph, le \({\theta}\) est devenu th et le \({\chi}\) est devenu ch. On peut donc dire que, du point de vue étymologique, la première lettre de Christ est le couple de lettres Ch, et non C, et cela vaut du coup pour tous les noms dérivés de Christ, comme Christian, Christophe, etc.

Ainsi, dans une bibliographie où on abrège les prénoms par la première lettre, il faut parfois en mettre deux ! Mettre T. au lieu de Th. pour Théo revient à ignorer l’orthographe initiale du prénom, et donc sa signification. Après une petite recherche, on peut faire la liste suivante des noms qui, étymologiquement, commencent par

Ch. :

  • Christian, Christine, Christelle (du grec christos, l’oint).
  • Christophe (du grec christophoros, qui porte le Christ).
  • Chloé (du grec chloê, jeune pousse).

C. :

  • Charles, Charline, Charlotte (du germain Karl, l’homme…).

Th. :

  • Théo (du grec théos, dieu),
  • Théodore, Théodora (du grec Théodôros, le cadeau de Dieu)
  • Théophile (du grec Théophilos, qui aime Dieu, ou qui est aimé de Dieu)

T. :

  • Thibault (du germain Theuld, le peuple et bald, courageux). Même origine que le prénom Tybald par exemple.
  • Thierry, Théodoric (du germain Theuld, le peuple et ric, puissant).
  • Thomas (de l’araméen jumeau, avec une première lettre équivalente du \({\tau}\)). À noter que les grecs écrivaient \({\Theta \omega \mu \acute{\alpha} \varsigma}\), avec un \({\theta}\)…

Ma liste n’est évidemment pas exhaustive, et je n’ai mis que les noms français les plus courants. Je pense qu’on peut continuer la liste avec Zh. pour le prénom chinois Zhou, etc. N’hésitez pas à compléter la liste dans vos commentaires.

En pratique, on trouve souvent l’abréviation Ch. pour Charles, Th. pour Thierry, etc. ce qui peut aussi être justifié avec d’autres arguments (non étymologiques). On peut par exemple vouloir mettre l’accent sur le phonème Ch. de Charles. En revanche, couper une double lettre peut avoir des conséquences désastreuses, surtout lorsqu’on sait que la lettre \({\theta}\) symbolise \({\theta \acute{\alpha} \nu \alpha \tau o \varsigma}\) (thanatos, la mort), ou bien vient de \({\theta \epsilon o \varsigma}\) (théos, dieu) et que le \({\chi}\) symbolise \({\chi \rho \iota \sigma \tau \acute{o} \varsigma}\) (christos, l’oint, ou le Christ). Et comme vous le savez sans doute, il n’est ni gentil ni avisé de couper en deux Dieu ou la mort.

Lien pour marque-pages : Permaliens.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *